L'ÉTERNEL DÉPART

                "J'ai dit !"… Bon ! Ç'aurait pu être le début d'une planche… à l'envers. Rien de plus tentant en effet pour un retour que de vous lire ma dernière en marche arrière comme à-travers un rétroviseur. A commencer par son point d'exclamation final assorti d'un râle expiatoire sous le fer de vos épées pointées vers mon cœur ; et puis, remontant au-delà de sa lecture comme dans un défilé d'images précédant la mort, je retrouverais d'autres planches. Les miennes, les vôtres. A-travers les mois, les années (des planches à-travers les âges) qui me feraient retrouver celle de mes impressions premières et même au-delà, jusqu'à cette autre planche, d'une autre nature : celle de mon initiation que vous m'avez fait grimper, il y a sept ans, pour venir jusqu'à vous. Sans oublier cette autre : maudite. Étroite. Malaisée à cause de ses boules en relief qui me tordaient les chevilles à chaque pas… Cette plancha dolorosa qui me revient aujourd'hui dans un tintamarre d'images comme un retour de manivelle revanchard, me réveillant au passage l'aponévrose que je commençais à oublier. La foule. Les bagnoles. Les bouchons de l'A86. Les sirènes de flics. L'agressivité. Les incivilités. Les news. Les Fake. Tout ça sur fond de guerre ! Et le zinzin du Super U avec ses caddies et ses jetons casse-couilles en plastic… De grâce ! J'ai donné.

     Aussi, me tiendrai-je plus sagement à une planche… écrite. Et de surcroît "en marche avant". Un peu moins turbulente que la précédente, bien que tout aussi douloureuse pour m'avoir beaucoup écorché les doigts de ses échardes culpabilisatrices, mais que je tenais à partager avec vous dans le calme de la voûte étoilée… Cette voûte qui fut la mienne et qui reste la nôtre, intacte à mes yeux avec ses nuages qui portent le regard toujours plus loin, incitant à tant de départs vers l'infini, l'indéfini des choses et leur mystère, m'interloquant sans cesse d'un "je-ne-sais-pas" que je porte fièrement en bandoulière, que je revendique et dont je m'approprie sans honte l'apparente vacuité, me rappelant ainsi à l'éternel apprenti que je fus et demeure, et qui me porte et m'emporte plus que jamais pour d'éternels départs, vers d'éternels voyages.

 

                Alors, bien sûr, je pourrais éviter d'évoquer ces départs qui ne sont qu'obligés, conventionnels, routiniers et qui quadrillent et cisaillent rituellement, voire administrativement nos vies : à l'école, au boulot, en mission, en stage, en vacances, en retraite, à l'hôpital, à la guerre… quand ce n'est pas à l'anglaise, en vrille, en sucette pour ne pas dire en… Bref. Des départs qui font "mourir un peu" et même beaucoup trop à mon goût, surtout comme "mourir un pneu" quand l'ironie du sort s'acharne à vous en flinguer trois neufs coup sur coup et en trois mois sur les chicanes bretonnes… (Je dis ça comme ça). Sans oublier bien sûr LE point d'orgue. L'ultime. L'inévitable. Le Départ des départs. Celui qui vous composte un aller simple en vous faisant grâce du billet de retour : l'Orient Éternel. Hélas, hélas, hélas ! Oui ? Et alors ? "Mourir, la belle affaire !" chantait Jacques Brel".

 

                "Mais partir. Oh, partir"… oserais-je poursuivre sur les rimes de notre Illustre Frère…  Partir de ces "autres" départs. Ceux qui, en revanche, nous font "vivre beaucoup" et même davantage. Ces départs qui nous régénèrent, tels ces départs secrets, intimes, intenses que l'on s'accorde avec soi-même comme on le fait modestement pour l'écriture d'une planche, d'une planchette, d'un fil rouge. Des départs sur place. Des départs sur soi. Vers soi. Verticaux. En profondeur. A la recherche de ce que l'on fait, de ce que l'on est ou de ce que l'on fait de ce que l'on est. Des introspections "hygiéniques" avec leurs questions, leurs remises en question qui bousculent et décrassent nos vies et qui peuvent prendre des jours, des semaines, des mois, voire des années à faire remonter du fin-fond des ténèbres de nos ateliers intimes la Matière, l'Œuvre, le Sens, vers la lumière.

 

                C'est ce genre de départ - volcanique - né de la poussée fulgurante d'un cri, d'une révolte, d'un séisme intérieur comme d'une injonction impérieuse et vitale, qui m'a toujours fasciné : celui de la création artistique. Des départs fulgurants, inopinés nés du bouillonnement intense d'un magma intérieur de pulsions, d'idées, d'élucubrations fantaisistes soudainement libérées en coulées improbables, imprévues, torrentielles (là, ça commence à "partir") vers une vallée. Une faille. Un passage. Un chemin. Incertain, Inconfortable, chaotique certes. Mais lumineux. Unique. Incontournable pour l'artiste. LE Chemin. SON chemin. Loin des sentiers battus, loin de l'autoroute des modes, du conventionnel, de l'officiel, de la routine, du déjà vu, des manières, de l'ENNUI de ceux qui ne SAVENT QUE SAVOIR, (Je vous assure, ça "part" vraiment !) de tout ce copié-collé dont se repaît cette PANURGERIE crasse des médiocres, des tièdes, des faiseurs et des marchands du Temple, ricaneurs assermentés de nos petites routes comme de nos notes qu'ils osent appeler fausses. (Je vous avais prévenus !) 

 

                Mais plutôt de ces départs clandestins que l'on prend en secret dans son imaginaire : buissonniers, rebelles, solitaires, tortueux, escarpés, têtus, oh là-là !... aux nombreux pas de côté pour de multiples vagabondages avec des chemins de traverse vers d'autres "Comment", d'autres "Je-ne-sais-pas", d'autres "Pourquoi"… et-des-tas-de-"pourquoi-pas"-zut-alors !  …créant au passage de jolies interférences que sont les œuvres, elles-mêmes devenant à leur tour embarcadères pour de nouveaux départs vers Cythère ou Vauvert. Des bascules vers le rêve.

 

                Ce sont ceux-là, pour moi, les plus beaux départs. Des départs pris d'un rien, d'une envie, d'un entre-deux, d'une interférence. D'un moment où l'esprit bascule en total inconfort. Ce genre de départ qui, paradoxalement, nous retient juste le temps de savourer l'instant précis où l'on va se lancer. Comme ça. Sur le pouce. Sur le fil. Sur le pont : celui de l'Aventure qu'attend de nous faire passer notre Georges National. "Au pied du mur", mon T:.C:.F:. M. Ou devant le rideau quand le brigadier frappe les trois coups. C'est quand le jour bascule et s'allument les réverbères, ouvrant "les Jeux du demi-jour et de la Lumière Froide", chers à Mac Orlan. C'est le clic de la valise que l'on ferme. Celui du mousqueton avant le grand saut. Le souffle que retient la Reine de la Nuit avant son… C'est aussi minuit quand nos mains se dégantent pour former la chaîne d'union avant de partir. En somme, rien que des petits instants de rien du tout qui nous tiennent en haleine jusqu'au sommet de la planche avant de basculer du comme-ci au comme-ça, de vertige et d'ivresse, pour de nouveaux départs vers d'éternelles transmissions et de renaissances infinies. 

 

                Alors, oui. Partir. Basculer la Planche pour l'aventure. Sans ancre, sans amarres, sans principe, dans l'ivresse et l'inconfort d'un non savoir, ni où, ni comment, ni pourquoi. "Se laisser ivre" disait Baudelaire. Ivre d'ailleurs, ivre d'autrement, ivre de "je-ne-sais-pas" ; ce "je-ne-sais-pas" que je me trimbale depuis un moment et qui sera revenu tout au long de cette planche telle une vigie me gardant d'une impasse, d'une barrière, d'un mur ou d'une planche à boules sans jamais me freiner ni me faire varier de cap. Vers où ? Peu importe. Là-bas. Tout autour du soleil ? Ensemble sur la même boule ? Ça fait un bail que c'est parti. Ailleurs ? Sans aucun doute et même plus loin encore. "On ne va jamais si loin que l'on ne sait où l'on va" nous rappelle André Dussolier lors d'une Cérémonie des Molière. "On part pour un chemin, non pour des pierres" oserai-je paraphraser St Ex. Et encore : "ce n'est pas le but à atteindre qui compte, mais le chemin" insisterais-je "lourdement" de la parole de Bouddha AU MÉPRIS DES ÉTERNELS ARRIVÉS CONFORTABLEMENT ANCRÉS AU PORT DE LEURS CERTITUDES.

 

                Aussi, revenir vers sa loge-mère le temps d'un voyage aussi court soit-il, c'est un peu comme une introspection, un retour aux siens."Au sein" devrais-je dire. Que dis-je : à l'ABREUVOIR !… (C'est une métaphore) de cette oasis de la pensée et y rassembler quelques pierres éparses que j'aurai oubliées ; c'est retrouver la planche à bascule pour mieux rebondir cette fois comme d'un tremplin vers un nouveau départ. C'est ce que m'aura permis l'écriture de cette planche avant d'espérer renaître auprès du phénix de mon jardin et reprendre résolument et sans complexe le poli de ma pierre au pays des galets.

 

                Alors, si je suis revenu de pure gaité de cœur - bien qu'il fût un peu lourd en arrivant - sachez que je repars de pure gaité de pierres. Mais avec un "s". Les vôtres : celle de l'Autre. Celle du Jazz. De Tintin et de ses Trois Voyages. De l'Ordre des Choses. De l'Arbre du Ténéré. De Frankenstein. Des Sorcières et de tant d'autres reliées par ce même fil rouge qui, à chaque fois, nous guide à la construction de notre Mur. Je les garde intactes comme on garde une lettre, une photo, un poème, un pétale entre deux pages. Je les emporte avec moi. Où ça ? À l'Ouest. Tels ces milliers de petites tortues courant instinctivement vers la mer comme Jean-Pierre Léaud à la fin des "400 Coups". Je dirais même plus. Heu… "Un peu plus à l'Ouest !" Tiens ! La Pointe-du-Raz. Puisque vous insistez. Tout au bout de la France. Tout au bout de l'Europe. Tout au bout de tout. La Pointe du Ras-le-bol…"La Pointe de l'Inconfort"… Et me laisser basculer de plaisir sur l'autre pan de cette planche de bruit et de fureur devenue providentiellement planche de salut un jour de 2021 dans une glissade heureuse et sans boules, vers d'autres Comment, d'autres Pourquoi, d'autres "Je-ne-sais-pas" avec de chaque côté les sourires de Bertrand et Jean-François comme deux balises de babord et tribord, retrouver les vagues. Retrouver les bruyères. Les genets. Les rouleaux du Ras-de-Sein. Et puis, décidément - mais gardez-le pour vous - ces éternels et inévitables p… de jetons en plastic des caddies du Leclerc !

 

                Pour la dernière, cette fois-ci, et à l'endroit …

 

                J'ai dit.