IL FAUT CULTIVER SON JARDIN

 

     J'ai retrouvé mon jardin, contraint et forcé par ces longs jours de confinement. Je me suis même surpris à le redécouvrir, persuadé d'en connaître tous les recoins car il n'est pas bien grand. Je m'y suis ainsi retrouvé… avec moi-même, mes pensées, mes rêves de toujours, que j'y avais depuis longtemps greffés, bouturés, sarclés, engraissés, arrosés d'un esprit de perfectionniste indécrottable, d'un souci perpétuel de renouveau, à la recherche insatiable d'une inspiration, d'une idée nouvelle, du mûrissement d'un désir, le dégageant sans cesse les pierres remontantes.

 

     Je croyais le connaître, ce jardin dicéphale : jardin d'été ouvert au soleil et à la lune ; jardin d'hiver aussi, tous deux à l'image de mon humeur tantôt stricte, grave et sérieuse, tantôt vagabonde, légère, passionnée, imprévisible, un tantinet foutraque.

    

     L'un au Midi, donc, quotidien, convenable, présentable, traditionnel et rassurant, pour le visiteur anonyme avec sa pelouse Leroy-Merlinée à souhait, équarrie, brossée, peignée, tondue (elle en a de la chance !) à l'image de ma coupe en brosse du temps de mes équarrissages premiers où "coiffure" et  "chaussures" semblaient rimailler de sagesse et de force pour ériger mon éducation.

 

     L'autre, au Septentrion. La face cachée. Celui des secrets et des lichens sur le toit, de mes folies douces et amères aux herbes folles volontairement indomptées. Creuset et résurgence de mes pensées vagabondes ouvertes aux seuls vents de mes petites turpitudes.

 

     Aussi, complice bienfaisant de ma solitude obligée et loin de me pousser à m'en évader, il m'a laissé m'y envahir comme le font les ronces, heureux d'arrêter mes pas et mon regard, de m'y laisser y redécouvrir un SENS. SON sens. Ce merveilleux sens des choses que l'on perçoit dans le silence  végétal de la vie et qui m'a si souvent accompagné sous la Voûte quand les autres jardins dormaient.

 

     Pour le profane, rien n'y est cultivé. A priori. Ces herbes que l'on dit mauvaises règnent en maîtres. Or, ce que j'y cultive est invisible. C'est l'imprévu, l'hors norme, l'hors du commun, le style, l'inconfort. Loin des convenances, des on-dit, du standard, des manières et du Super U. C'est la musicalité d'un mot, l'ivresse d'une phrase volée dans un livre, l'enchantement pour une séquence de film ou pour le bleu d'un vitrail, cette passion que j'ai rêvée, autant dire cultivée, dans ce théâtre d'ombres chimériques et onanistes bien que très souvent porte-jartelles…

 

     Il reste que pour l'Initié, le Comparse, l'Ami (e), le Voyageur, le Frère, mon jardin est celui des confidences, le pays des apartés, des échanges, du bien être d'un instant, dégusté sur la terrasse fleurie parfois de quelques bons mots ornés à l'occasion d'effluves contrepétriques. Il est aussi pour moi celui du Silence comme celui du Travail, de l'Art de l'Expression tournée obstinément vers l'Autre, toujours et encore mieux qu'hier.

 

     Aussi, loin de ne l'avoir cultivé que pour moi-même, mon jardin reste ouvert à qui veut le partager : aux amis, aux confidents, aux frères, au Voyageur, à l'Autre, aux abeilles, aux vents meilleurs… Car comme le dit Voltaire : " On n'est bon à rien de n'être bon qu'à soi". Aussi, j'y "descends" désormais non pour y cueillir le romarin - quand même une branche de laurier - mais pour un petit moment d'éternité, de survie, de beauté, le temps d'une pose, d'une re-visitation de mes anges intérieurs à peaufiner irrémédiablement celle que je garderai et protégerai jalousement : ma propre Pierre.

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