C’est au pied du mur …

 

Ce travail est le fruit d’une convergence de plusieurs faits :
-    La lecture d’un ouvrage de Robert de Rosa, 
-    Un mur de soutènement qui menace ruine dans la maison familiale du Poitou,
-    Un rêve, qui commença comme un cauchemar et se termina en petit moment de bonheur.
Je vais tenter de vous raconter ce que j’ai retenu de cette expérience en tant que F.∙. M.∙., expérience en accord avec le thème retenu cette année : l’engagement.
On regardera d’abord l’effondrement de ce mur, puis les différentes étapes de sa reconstruction (fondement, choix des pierres, taille, élévation) et enfin le salaire que je crois avoir touché à chacune de ces étapes.

La Franc Maçonnerie est une pratique transformatrice et, n’en déplaise à certains, nous sommes toujours des opératifs ; c’est pour cela que les chantiers peuvent enseigner autant que les livres et que l’on peut en tirer des leçons pour grandir.
Le mur poitevin, cité plus haut, avait été l’objet de bien des réflexions ; on avait dit de lui :
-  « Oh, il fait le ventre, il risque l’éboulement !
- C’est le lierre qu’il faut enlever.
- Ces pierres tombées, il faut les remettre »    etc.
Alors j’avais taillé, arraché, désherbé, ramassé, empilé, nettoyé, brossé, …. Et du coup il avait repris son aspect de mur, il avait retrouvé sa prestance. J’avais bien entendu des craquements, quelques pierres bougeaient encore mais la façade était sauve.
C’est alors qu’intervint le réchauffement climatique, je devrai dire plus exactement le dérèglement climatique ; un temps agité s’installa : vent, gel, pluie, entraînant graviers et terre. Une nuit mon sommeil enregistra averses rageuses, vent fou et tonnerre assourdissant et au matin le mur s’était  écroulé : il ne restait plus qu’un amas de pierres, une béance ponctuée, çà et là, d’éperons dérisoires rendant hommage au chaos environnant.  

Il fallait reconstruire !

 

Un tel travail n’est jamais ennuyeux, il est formateur… Difficile, rebutant parfois, décourageant souvent, mais la moindre réussite vous apporte une grande joie.
Sur les conseils d’un voisin je détruisis encore un peu plus pour rechercher une base ferme sur laquelle établir le nouveau mur.


Première conclusion (je pourrai dire premier salaire) : « Je travaille donc je détruis ». Là où les personnalités se construisent sur des compromis, des réparations, des frustrations, l’ensemble est fragile, toujours instable. Il faut provoquer des remises en cause avant de s’attaquer aux remises en ordre.

Toute construction commence par un déblaiement sans concession : écarter les pierres, creuser l’humus, atteindre la couche de terre ferme. Ensuite il me faut combler la tranchée en y posant des pierres, d’abord évacuées, en les bloquant solidement : les petites choses insignifiantes ont autant de valeur que les grandes. 
Quand la fondation atteint le niveau du sol, je peux commencer le travail d’élévation.
Seconde conclusion : « Je travaille donc je me cherche ». Terrassier de moi-même est une tâche lourde. Il faut creuser, dépasser les couches friables de l’affectivité et des pulsions enfantines.

Un mur a deux faces : une tournée vers l’extérieur et une tournée vers le dedans. Les deux parois n’ont pas la même fonction mais doivent être aussi solides. Les pierres externes demandent une maçonnerie soignée ; les pierres internes ne s’offrent pas aux regards. Entre les deux peu importe les imperfections dont on peut même se servir pour consolider l’ensemble. Reste le risque que les deux lits jouent librement et se désolidarisent : la solidité de la construction exige une grande cohésion des deux parois. Il me faut donc poser à intervalles réguliers des pierres de liaison qui soudent ensemble les deux côtés.
Troisième conclusion : « Je travaille donc je me transforme ». Le visage que j’offre à mes SS.∙. et à mes  FF.∙. est-il le même que celui que je devine en moi ? Construire au dehors, c’est aussi établir au-dedans.

Je dois maintenant sélectionner les pierres qui pourront s’assembler solidement avec un minimum de modifications. C’est en soulevant la première pierre que les surprises apparaissent : sèche sur le dessus, elle est mouillée dessous abritant souvent des bestioles peu sympathiques. Ce n’est jamais sans danger que l’on déplace les pierres. Il faut parfois affronter des éléments désagréables que la mise en mouvement révèle. 
Quatrième conclusion : « Je construis donc je (me) mesure ». Introspection, appréciations des qualités d’un profane, élaboration d’une planche,…. Tout doit être pesé, examiné. Construire c’est aussi choisir

 


Il est prudent que je prenne quelques conseils, que j’aille voir un professionnel avant de tailler la pierre : je risque de la louper, de me blesser, de ne pouvoir continuer le travail. C’est un travail de transformation qui va nécessiter de nouveaux outils que je vais devoir m’approprier. Une taille grossière d’abord, sans ménagement ; puis un travail plus précis adapté à ma force, à ma volonté. Ce travail n’est pas sans risque pour moi ni pour mon entourage : on ne taille pas n’importe où : il n’y a pas de retour ou de repentir possible. 
Tout dépend de la densité du matériau, de ses zones de faiblesse. Les tailleurs aguerris savent entendre les défauts cachés en faisant « sonner » la pierre qui dévoile alors ses blessures secrètes, ses failles qu’il faudra éviter pour garder son intégrité.
Cinquième conclusion : « Je travaille donc je me construis ». Sculpter sa personnalité demande de la réflexion et de la méthode.

 

Je peux maintenant élever mon mur. Je vais poser cette pierre au bon endroit : elle trouvera sa place bien bloquée par des petits cailloux et elle préparera la place des autres. 
Pour un mur de soutènement je dois donner un léger « fruit », c’est-à-dire ne pas suivre un aplomb rigoureux mais donner une légère inclinaison vers le centre afin de compenser les poussées internes. Il en va ainsi de toutes les règles qui doivent s’adapter à une situation particulière pour être efficace dans le temps. L’application aveugle d’une règle peut produire des catastrophes tout autant que l’application laxiste. La vérité n’est pas dans l’uniformité. Il y a une loi qui transcende la règle mais qui ne se découvre qu’à force de travail et d’expérience
Sixième conclusion : « Je travaille donc je prends des risques ». Il faut savoir équilibrer les forces et parfois consolider les grandes qualités par de petits défauts. Il faut comprendre que la loi diffère de la règle  comme la justice de l’équité.

Mon mur est haut, il fait plus de deux mètres. Afin d’assurer la cohésion de l’ensemble, je ne dois privilégier aucun endroit : les lits de pierres doivent monter tous également, intérieur et extérieur.     Je vais devoir échafauder pour travailler en sécurité, à ma mesure ; si je veux monter  je dois m’en donner les moyens.
Les pierres vont sans doute me manquer et il faudra aller en chercher ailleurs : prospecter autour de moi, élargir mon champ d’investigation, réunir au pied de l’échafaudage ce qui est dispersé aux quatre coins du chantier.
Le moment arrive où il faut bien mettre un terme à cette construction : c’est toujours avec un peu de regret qu’on va procéder au « couronnement » du mur. On aurait peut-être pu aller plus haut… sans doute, mais d’autres chantiers vont s’ouvrir.
Couronner le mur, c’est le fermer par le haut, le coiffer avec des éléments qui bloqueront les infiltrations et conditionneront sa pérennité.



Septième conclusion : « Je travaille donc je me rassemble ». Assembler, réunir ce qui est épars en soi et autour de soi, exige parfois des concours, des aides, des guides. Le travail partagé diminue la peine et multiplie les résultats.

Même en rêve je n’oublie pas que tout travail mérite salaire et quand le chantier est débarrassé, outils rangés, terrain ratissé, vient le premier acompte sur salaire : le regard sur le travail terminé. Une satisfaction agrémentée de courbatures et de mains égratignées, mais aussi teintée d’inquiétude : ce mur tiendra-t-il bon ? Un manque de certitude salutaire car il va me permettre d’entamer un autre chantier en toute modestie. S’ils sont sensibles aux éloges, les bons ouvriers ne se vantent jamais de leur œuvre : la seule œuvre impérissable réside dans le savoir acquis.
Le deuxième acompte arrive avec les amis qui jaugent et apprécient le travail. Curieusement, on parle plus des circonstances, des difficultés, des peines et des satisfactions que du mur lui-même. 
Le solde de tout compte intervient quand un inconnu dit que vous avez eu bien de la chance  de trouver un terrain clos  par ce mur qui doit être bien ancien. Cette remarque témoigne que j’ai travaillé non contre la nature mais avec elle. Un peu de mon égo est resté dans les pierres du mur
Huitième conclusion : « J’ai travaillé donc je me suis élevé, j’ai grandi ». Il faut recevoir les fruits de l’action sans s’y attacher… Bénéfice, partage, satisfaction, quel est le véritable salaire de l’ouvrier ?
C’est peut-être de s’être engagé et d’avoir été au bout de son engagement.

Ultime conclusion : 


Les textes qui relatent la construction du Temple (Livre des Rois I: 6à7) précisent (je cite) : 
« La construction de la Maison se fit avec des pierres préparées en carrière, ainsi l’on entendait ni marteaux, ni pics, ni aucun outil de fer dans la Maison pendant sa construction ». 
L’expression « laisser ses métaux à la porte du Temple » aurait donc une origine précise.
A chacun d’imaginer ce que représentent les trois lieux d’activité du maçon :
-    La carrière pour extraire et façonner les pierres,
-    La Loge pour instruire, tracer les plans, répartir l’ouvrage,
-    Le chantier proprement dit, le monde profane, pour assembler, pour construire.
Un Franc Maçon véritable ne doit jamais oublier ses racines opératives. Aujourd’hui la pratique d’un métier n’offre pas toujours le moyen de se construire. Le travail est parfois un « labeur » alimentaire. Pourtant le contact avec la matière, sa transformation, font de l’artisan un véritable créateur. 

Je me suis réveillé ! Le mur de soutènement menace toujours ruine mais il n’est pas tombé. 
Je crois avoir compris, si cela devait se produire un jour, comment m’y prendre pour le remonter mais entre comprendre et réaliser…..vaste et nouveau chantier.
Je dois encore, avec votre aide, mes FF.∙.  et mes SS.∙.  m’entraîner sérieusement.    
 

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